La lettre du comte de VARAX

 

Lettre trouvée, le matin du 10 février 2011, par Mme Torture, sur le paillasson du grand appartement sis au troisième étage de l'immeuble. La brave femme, très âgée, habitant au quatrième, était péniblement descendue aux nouvelles, son ami M. le Comte de Varax ne répondant plus au téléphone depuis plusieurs jours.

Par la présente je veux fournir quelques explications sommaires à l'état des lieux, et au mien par la même occasion. Ceci est l'humble et ultime confession d'un vieillard qui, bien que cacochyme, essaya de vivre avec son temps et assuma tant qu'il put son voisinage populaire... Ah ! Cette promiscuité ! De quoi mettre tous les sens en émoi ! Toute cette faune imposée après la vente en morceaux et aux enchères de mon patrimoine d'antan ! Dire que l'immeuble abritait autrefois ma seule noble famille et sa nombreuse domesticité...

Imaginez le domaine de vos plus belles années de vie investi par une meute étrange, une sorte de ramassis humain hétéroclite, cacophonique et malodorant ! Entendez le tonnerre des mille-pattes appartenant à une troupe enfantine sans cesse en train de galoper sur votre plafond, même la nuit ! Mes voisins du dessus s'appellent «  La Tourmente » et je témoigne qu'ils méritent bien leur nom ! Rajoutez les sons approximatifs, montant de l'arrière-cour, produits par un apprenti violoneux hyperactif : ses sérénades épuisantes sont, paraît-il, destinées à la donzelle du second palier, une Samantha Sweet dont les mains huilées et essentielles massent et triturent tous les tordus du quartier. Par chance la dite dame n'exerce qu'aux heures ouvrables ; les soupirs éloquents qui me parviennent de son cabinet se mêlent aux coups de hachoir qui ponctuent les activités des Legros-Jambon. D'ailleurs ceux-là ne sont pas que bruyants : les effluves gras qui sortent de leur officine équilibrent quotidiennement les senteurs d'oignons échappées de chez la grosse Tartaloni, imposante matrone dont un seul pas délicat fait trembler plusieurs étages.

J'ai bien tenté de me fondre dans le moule, de me faire à cette ambiance nouvelle ; j'ai tendu quelques bonbons aux mômes du quatrième, proposé d'intercéder pour le musicien auprès de ma petite kinésithérapeute, acheté quelques andouillettes, mon péché mignon, au voisin traiteur, et même complimenté l'Italienne sur ses formes. J'ai aussi consulté ce Shinh, énigmatique énergologue à domicile et à l'humour débridé, hélas seulement intéressé par l'énergie dont ses patients ont besoin pour sortir quelques billets de leurs porte-monnaie. Quant au médium Abou Baker et à cet autre voyant, Dupanloup, ils m'ont prédit, comme s'ils s'étaient concertés, une fin dramatique.

Convenez de ma bonne volonté, je m'apprête à leur donner raison ! Je me suis procuré chez le truculent Bertrand qui se dit expert en armes anciennes, un vieux pistolet pas trop lourd, un flingue de gonzesse pour employer son langage. Du moment que l'objet s’avère efficace, je ne demande pas mieux...

Je lègue mes manuscrits au petit Bellier qui gère dans les hauteurs son entreprise éditoriale bien sage et silencieuse ; qui serait mieux placé pour diffuser l'histoire de ma famille, et par là même de cette maison dont les sous-sols en arêtes de poisson regorgent d'aventures passées et qui, me suis-je laissé dire, demeurent accueillants.

Vous me trouverez affalé sous mes feuillets, parmi mes souvenirs, et j'espère qu'ils ne seront pas trop tachés de mon sang ni trop imprégnés de tristesse. Je pense aux larmes de Mme Torture, ma chère contemporaine et amie, que j'ai secrètement aimé ces dernières années. Je meurs ici volontairement, où je suis né, au 3ème étage au-dessus du sol, précédant la déchéance inévitable et aspirant au bonheur éternel.

Comte Childebert de VARAX

 

Martine
10 février 2011

 

 
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