Shangri-law

 

Sur la péninsule de Shangri-law, toute idée de papier est totalement bannie. Le nom même de l'endroit, transmis oralement depuis sa fondation, a subi quelques transformations qui cachent ses origines. Il y a bien des décennies, deux êtres fuyant le monde, qu'ils jugeaient fou, s'étaient alliés pour le meilleur et le pire, parce qu'ils avaient connu la gloire et la disgrâce, la foule et la chute, la renommée et l'opprobre. Le peintre Gris et le financier Law, dont les relations furent estimées irrévérencieuses et coupables, imaginèrent l'un les murs de la ville, l'autre un mode original de fonctionnement. Avant de trouver l'implantation idéale, ils avaient parcouru la somptueuse Chine d'ouest en est et finalement opté pour cette langue de terre. Au cours de leur dernière étape, à Shanghaï, ils avaient réussi à convaincre quelques dames du peuple de les suivre ; elles permettraient la formation des premières familles pour lesquelles les deux mâles conquérants consentiraient à fournir le suc essentiel.

Deux siècles plus tard, Shang-Gris-Law apparaissait écrit Shangri-law sur les cartes étrangères.

Il faut être un touriste bien téméraire pour oser franchir la porte de cette étrange ville fortifiée. Ni livre, ni cahier, ni paperasse d'identité, rien n'est autorisé qui puisse donner à quiconque l'opportunité ou l'envie de lire, d'écrire ou même de dessiner. A l'intérieur des hauts murs de la place : maisons de béton aux couleurs chatoyantes, jardinets individuels, caméras et écrans omniprésents pour un monde d'images pures sans signe, sans alphabet, sans caractère. Pour le fun : un peu de danse, une agitation tolérée, mais surtout des séances de contes, seules conférences organisées et admises pour la transmission des valeurs et des morales. Écoles de parole et de verbe, facultés de voix et de discours. Pas de monnaie ni de billets, seulement des échanges, du troc : une citrouille contre un conseil, un mot d'amour contre une tranche de gigot. A chaque coin de rue, les gens se rencontrent et se parlent en gestes élaborés, sensation de communication préservée, unique.

 

Entrée dans Shangri-Law

 La ville s'est découverte légèrement, en surplomb, dans une déchirure de la grisaille des brouillards. Rien d'avenant, mais je n'avais pas le choix, transi de froid et mort de faim comme j'étais.

J'ai sonné à la porte métallique noire et la caméra de surveillance s'est déclenchée, m'a transpercé de son œil inquisiteur, puis le battant droit s'est ouvert, sur une pièce grise et presque vide : un porte-manteau, un container, un siège en métal gris lui aussi. « Fait comme un rat ! », me suis-je dit.

Une voix métallique et froide m'a souhaité : « Bienvenue à Shangri-law ! », puis m'a ordonné d'abandonner toutes mes affaires dans le caisson... « Pour entrer, il faut consentir à tout perdre, renoncer à tout. Papiers, argent, nécessaire d'écriture... ordinateur, appareil photo. Vous avez une minute pour vous décider ; au-delà votre décision est irréversible. »

Soit vous êtes rejeté dans la ténèbre extérieure, soit vous franchissez le seuil du nirvana. J'ai opté pour la seconde solution. Le mur en métal brossé s'est escamoté et j'ai été précipité dans un maelström de couleurs. Un instant ébloui, j'ai fini par découvrir des êtres aux formes changeantes et multicolores, qui se frôlaient, se mélangeaient avec virtuosité et semblaient s'entendre comme larrons en foire. Aucune parole n'était échangée parce qu'elle était inutile. La compréhension entre eux paraissait immédiate et fluidique.

J'ai réussi à m'installer dans un coin et, pour échapper au vertige, j'essaie de décrire ce qui m'arrive...

Au bout de ces quelques lignes deux gardes me sautent dessus et me confisquent...

 

Martine, Bernard
17 mars 2011

 

 
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